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Le voyage de Romane, de l’Alsace au Portugal, Lettre n°42

Avril 2014

Ayant totalement perdu le décompte des jours uniques et complets qui se succèdent sans laisser de trace je vais tenter de résumer l’essentiel du mois.

 

Le juste équilibre entre le partage de l’expérience et la primordialité de saisir l’intensité de chaque instant n’est pas simple car relater ses aventures implique de se plonger dans les péripéties vécues qui appartiennent déjà au passé : ce travail de mémoire nous arrache donc pour un temps choisi à la beauté du présent.

Je suis ravie d’entrainer dans ce voyage les lecteurs rêveurs grâce à ce journal de bord, mais frustrée également de ne pas connaître la plume qui révèle l’infini contenu même dans les moments les plus anodins…

 

Il y a d’infimes détails accompagnant notre quotidien dont je ne pourrais jamais me lasser…la douceur de l’aube, le délicieux vacarme des oiseaux trop bavards, les mille nuances de couleurs qu’offre la dense végétation printanière, la sagesse des arbres, l’agilité des ruisseaux, la chanson des crapauds mêlée à celle grillons pour célébrer le crépuscule, l’amour des rencontres, la joie de chérir une famille aussi originale et j’en passe…

Tant de petites choses qui nous ôtent d’un claquement de doigts certaines tristesses, l’épuisement, l’agacement, la lassitude, le manque de ceux que l’on continue de porter contre nos cœurs…

 

Bref, nous sommes partis de Canha en compagnie de Philippe, le mauvais temps de ces derniers jours avait élevé le niveau des eaux, ce qui entraina notre ami dans un bain forcé…

Relativement sûrs de nous, nous tentions la traversé à gué d’une rivière en crue : Philippe et son cheval ouvrant la marche, Benoît et moi à deux en selle sur Pequeño avec Philibert en suite. Subitement et sans descente progressive nos éclaireurs se retrouvèrent entrainés par le courant d’un énorme trou dont ils parviennent à s’extraire en nageant bravement vers nous, restés à deux pas de la rive. Sans l’ombre d’une angoisse, Philippe affiche un visage souriant alors qu’il se débat pour rester à la surface malgré son large poncho trop lourd. Il rentrera chez lui trempé jusqu’aux os sous une fine pluie qui ne semblait plus le déranger, je réalise alors l’étendue de mon insouciance quant à la protection de mes affaires : si j’avais infligé ce bain à mes propres chevaux, mes livres, mes carnets et ma musique auraient été bouzillés dans l’incident…

 

Cette aventure-là nous servit de leçon pour la suite puisque les averses abondantes ne cessaient d’accroître les cours d’eau et allaient nous causer bien des déboires.

 

Pour éviter le grand plongeon nous empruntâmes des détours et nous perdîmes parfois hors des chemins, mais il était inévitable de se tremper les pieds pour aller de l’avant, ainsi Benoît explora à la nage la profondeur de deux gués. Pour le premier il dénicha un passage où l’eau n’atteignait pas son nombril, en revanche le rebord à cet endroit était trop raide pour y faire descendre les chevaux. Ainsi, je dû atteindre la rivière quelques mètres plus bas puis remonter le courant en suivant la rive avant de traverser à l’endroit idéal. J’eus très peur car le sol étant de sable je voyais les fins membres du mulet s’y enfoncer à chaque pas.

Il n’empêche que le second fut le plus épique, le courant était très fort et le chemin ne continuait pas en face mais plus d’une centaine de mètres en aval de la rivière ; Benoît explora le passage et l’approuva. Je m’élançais donc avec Pequeño et Philou suivit de Hari et Fennec qui se laissèrent dériver au gré du courant jusqu’à rejoindre l’autre rive.

J’eus de l’eau jusqu’aux mollets et sentie toute la puissance du cheval déployée avec calme et détermination pour franchir l’obstacle. Philou que je tenais en main suivit bravement sans la moindre hésitation. L’adrénaline dissipa toute angoisse et transforma la puissance du moment en extase pure.

Quant à Dalù, il ne classa pas la natation au rang de ses pratiques favorites ; Ben dû l’entrainer de force et diriger tant bien que mal le gros chien qui pénétra les profondeurs avec les yeux fermés, martelant la surface de l’eau de ses grosses pattes malhabiles.

Benoît et moi sautons de joie, fiers de cette folle aventure et de notre équipe inébranlable. Peu de temps après nous découvrons un chaleureux village où la végétation abandonnée à sa sauvagerie orne d’humbles ruelles où se dressent çà et là quelques charmantes maisons blanches chacune investie d’une unique touche de couleur.

 

Ce qui est formidable au Portugal c’est qu’il suffit de trois maisons pour faire vivre un bar magique qui sert d’épicerie et rend toute sorte de services. C’est un petit coin convivial où il plait à chacun de rencontrer son voisin, son cousin, les amis, la famille. Nous nous sommes donc accoutumés à y boire un café histoire de s’imprégner de l’atmosphère des villages que nous traversons.

 

A Courelinhos, le patron d’un âge bien avancé plonge dans mes yeux un regard d’une douceur inégalable. Il nous montre derrière son bar un espace qui n’attendait que notre passage pour nettoyer la prolifération des hautes herbes. Les autochtones sont souriants, lumineux et bavards.

Un couple a vécu une trentaine d’année en France, ce qui facilite le dialogue, ils nous font du feu dans l’ancien four à pain communal et nous y installe une lampe à l’aide d’une immense rallonge.

Ils insistent pour que nous prenions nos aises sur les petits tabourets et la table qui trônent dans ce minuscule intérieur mais nous préférons notre repas assis sur les marches de dehors afin de rester le cœur ouvert aux passants.

A la tombée de la nuit nous sommes conviés à partager l’apéro avec les habitués, finalement trois cousins nous mènent à leur casa pour nous offrir des grillades de cochon. L’heure est aux excès de rires, de confidences, de viande et de vin. Un quatrième voisin se joint à notre festin avant de ré-ouvrir le bar pour nous achever avec l’eau de vie locale.

J’esquisse un sourire désintéressé à deux demandes en mariage que l’un et l’autre parviennent à insinuer en la courte absence de mon compagnon. L’un est touchant à m’avouer les yeux remplis d’amour qu’il aimerait rajeunir pour m’épouser, l’autre est gênant par sa drague mal placée et insistante…je trouve seulement dommage de salir ainsi la douce chaleur d’une telle rencontre mais ne peux en vouloir à la solitude de ces anciens s’enlisant dans des campagnes que la jeunesse a déserté.

 

Lorsque les nuages se dissipent, le soleil qui fait rougir nos peaux apparaît sans transition, sa venue s’accompagne inévitablement de taons, moustiques et autres désagréments…mais nous donne également d’agréables raisons de se tremper dans les rivières et de nager dans d’innombrables lacs. Pequeño s’avère être un parfait compagnon de baignade tandis que Philibert tolère l’eau seulement jusqu’aux genoux ; j’en profite alors pour l’arroser et lui masser le dos mais je n’éprouve pas la moindre envie de le forcer à la nage.

Nous cheminons à travers pâturages mais il arrive parfois que les portails soient cadenassés, ce qui nous oblige soit à revenir sur nos pas, soit à trafiquer les clôtures. Les bivouacs se succèdent plus sauvages les uns que les autres tandis que notre bibliothèque ambulante nous plonge dans des retranchements intérieurs bouleversants.

A chaque pas nous nous affairons à démanteler nos systèmes de croyances pour recouvrir la liberté d’être ce que nous sommes vraiment. Nous découvrons à quel point notre moi authentique est tyrannisé par des années de domestication. Et à chaque délivrance d’une pensée mensongère ou d’un comportement conditionné la joie qui sommeille en nous s’intensifie.

 

Un soir à la sortie de Alter do Chao nous étions tous deux épuisés et sans motivation pour réclamer de l’eau à une porte, ayant conscience que la vie récompense nos efforts, je saisie la poche à eau armée du courage que m’insufflait le 4ème accord Toltèque « faites toujours de votre mieux » pour me rendre à pied jusqu’aux premières habitations, je revins au bivouac trottinant et sautillant de joie avec les 20 litres sur le dos « Benoît ! On est invité à dîner chez une famille ! »

Il s’ensuit une soirée d’anniversaire magique en compagnie d’individus inoubliables, au-delà du délicieux festin qui se dressait sur la table et de la salle de bain luxueuse dans laquelle nous retrouvons étonnés, le reflet de nos visages ; il s’agissait d’un accueil à cœurs ouverts. Nous ne doutions pas d’être des membres de la famille, chacune de leurs paroles, chacun de leurs gestes dispersaient de la tendresse autour de nous. La grand-mère fit son apparition peu avant que Joachim souffle ses bougies. Elle s’est assise près de moi, rayonnante d’amour et de gaieté, je ne pouvais contenir les élans d’affection qu’elle éveillait en moi et déposais délicatement ma main sur la sienne tandis qu’elle chantait fièrement des chansons portugaises.

Toute la soirée se déroula pour moi dans un état de béatitude, je ne me souviens pas avoir déjà ressenti un tel amour universel et inconditionnel, je ne jouais aucun rôle et leur offrais dans un parfait dépouillement ma présence à elle seule, déchargée du témoignage de ce que je prétends être. Le jugement et tout ce qu’il induit n’était pas convié à cette table-là ; ainsi je ne me trouvais pas en compagnie d’un père de famille comme tel, d’une mère comme ça, d’un fils comme si et d’une fille étudiante mais je savourais simplement la compagnie d’êtres humains, uniques, parfaits et divins.

Un court instant qui semblait une éternité j’ai pu apercevoir ce que nous sommes véritablement, au-delà des artifices des croyances que nous érigeons de nous-même et des autres. J’ai frôlé l’unité du vivant, nous étions tous les cellules d’un même organe. Malheureusement ce vif saut dans l’absolu est aussi intense qu’éphémère et il ne me reste aujourd’hui que le souvenir des mots que j’y ai posé le soir avant de m’endormir.

 

L’essence même de cette vérité s’est évaporée dès l’instant où j’ai tenté de formuler ce dont j’avais pris conscience…

Après de sincères embrassades nous sommes retournés au campement et Benoît s’endormi avec le même sourire béat.

 

Le lendemain nous découvrons en fin de journée un coin de paradis, une magnifique rivière qui serpente entre d’imposants rochers et des petites plages de sable. Un vieux pont de pierre résiste encore à l’assaut environnant d’une végétation densément variée. De l’eau claire, de l’herbe et du bois mort, nous n’avons pas l’intention de repartir de sitôt…

Tels Adam et Eve regagnant le jardin d’Eden, nous explorons d’un œil respectueux les recoins oubliés de cette nature sauvage, nous nous étendons dans le sable brûlant après s’être longuement baignés dans l’eau fraiche, nous remontons la rivière à contre-courant s’agrippant aux rochers comme deux enfants qui jouent aux explorateurs de l’extrême, nous embrassons la terre entière et communions sereinement avec l’Âme du monde…

Deux jours passent avant que je me décide à partir seule pour Portalegre avec l’intention de prendre un bus vers Campo Maior afin d’administrer quelques soins à mes juments.

 

Aux premières lueurs du jour, j’enfile le sac à dos contenant les quelques affaires nécessaires à mon expédition solitaire. J’embrasse chacun de mes vaillants routards et m’en vais à grandes enjambées parcourir en trois heures la bonne quinzaine de kilomètres qui me sépare de « La porte de la joie » (Portalegre en portugais). Mon sac est lourd et je fais l’erreur de marcher à la hâte en ne songeant qu’aux choses que je planifiais d’accomplir là-bas ; résultat : on ne peut marcher avec impatience puisque les chemins sont l’éloge de la lenteur, cela ne fait qu’accroître le sentiment que cette ville s’éloigne à mesure que je m’en approche… Le pire, c’est qu’elle est plantée sur une colline, je grimpe les ruelles soutenue par des jambes vacillantes ; je meurs de faim et mon dos souffre le martyre mais il me faut d’abord dénicher l’office du tourisme dont personne ne connaît l’emplacement.

Une fois cette mission accomplie et tous les renseignements en poche, je m’effondre dans un petit restaurant. Mon empressement m’aura permis de passer l’après-midi à la bibliothèque avant de sauter dans le bus qui m’emmène à Campo Maior. Là-bas, on m’interpelle en passant devant la porte ouverte d’un café pour me proposer de boire et manger quelque chose. Les gens sont ravis de discuter avec une française car ils ont tous de la famille là-haut.

 

J’ai rendez-vous à 19h avec un ami de Paulo car ce dernier est absent, pour qu’il m’ouvre le portail de sa propriété. L’ami en question se montre d’abord un peu froid et dérangé par l’imperfection de mon portugais jusqu’au moment où je dégaine de mon sac les seringues pour faire une injection antiparasitaire à mes juments. Il m’observe d’abord de loin puis s’approche avec un regard qui me considère en femme responsable et non plus en une étrange gamine sortit de nulle part.

 

Ah j’oubliais de préciser les heureuses retrouvailles avec mes deux grasses princesses qui m’accueillirent d’un vif hennissement avant de me rejoindre au petit trot. Elles ont les mamelles infestées de tiques mais semblent apprécier la tranquillité de leur vie de troupeau. Je passe de longues heures dans l’obscurité du soir à parer les huit pieds avec une rappe usée et rouillée. Les deux derniers se font dans un épuisement physique hallucinant.

Mes avant-bras et mes poignées ne parviennent même plus à soutenir le poids de la rappe, mais je n’ai pas le choix ; il faut que je termine car je risque de ne pas y retourner avant quelques mois…

 

Quand j’en fini enfin avec cet atroce supplice, je relâche mes belles dans leur vaste pâture et contemple leurs libres allures sous la pleine lune. Cette paix-là ne durera pas : il faut que je me nourrisse et il n’y a rien ici pour moi, pas même une orange dans les arbres…

 

Je réussi à rassembler suffisamment de force pour parcourir les 2km qui me séparent de la ville. Je réalise alors qu’il est presque 23h et qu’il n’y a absolument rien d’ouvert où je puisse m’alimenter. Je déambule dans les rues habitée d’angoisses qui ne me sont pas familières : je me sens rejetée, montrée du doigt voir susceptible d’être victime d’agression. Je baisse le regard et voudrais disparaître à chaque passant que je croise, la faim et l’épuisement me rendent terriblement paranoïaque, je m’en retourne donc bredouille à la Finca et m’endors à la belle étoile. L’imposante lune hantera mes rênes en leur conférant une dimension fantastique…

 

C’est encore le ventre vide que j’embarque aux aurores dans le bus qui part pour Portalegre, le chauffeur me reconnaît et engage la conversation. Ayant grandi à Clermont-Ferrand il est ravi de me faire la promotion touristique du Portugal dans ma langue.

Je me gave de pâtisseries dans un café en regardant à la télévision l’actualité portugaise. Du peu que j’en comprends, je n’en tire que des faits divers habilement sélectionnés pour effrayer la population…crimes, attentats, crimes, attentats… quelle belle vision du monde que nous livre chaque jour les médias ; et j’en vois les dégâts partout où je passe : en ne dévoilant que l’horreur on cultive la méfiance, ce qui n’est pas dénué d’intention puisqu’en absence de confiance la manipulation est aisée.

Bref, un drôle de bonhomme m’accoste dans la rue et comme j’ai retrouvé ma bonne humeur ouverte à l’inconnu, j’alimente sans retenue la conversation. Après m’avoir fait quelques avances il me demande que je lui paye un café, comme je trouve la proposition particulièrement originale et que cette situation incongrue me fait beaucoup rire, j’accepte avec enthousiasme. Ensuite, il faudra songer aux chemins du retour, avec ce sac à dos que j’ai eu le malheur d’encombrer d’affaires dont je ne me suis même pas servi ! À chaque problème sa solution : la musique à fond dans les enceintes cadence mes pas et me libère de toute souffrance.

De plus, un paysan m’embarque dans sa camionnette pour un petit bout de chemin, je gambade allègrement entre les troupeaux de vaches et les grandes fermes abandonnées. Je finis par m’égarer et franchir des murets de pierres entre autres obstacles, boussole à la main. La musique me confère tant d’énergie que je grimpe et sillonne sans que le poids du sac ne me gêne !

 

Je retrouve ma douce famille pleine de joie et conte mes aventures solitaires avec entrain. Durant les jours qui suivirent nous nous perdîmes à de nombreuses reprises à cause des cartes trop anciennes qui ne correspondent plus précisément à la réalité.

 

A Crato, alors que nous déjeunons en terrasse, une bande d’enfants curieux nous assaillent de questions. En guise de réponse je leur propose de monter à cheval tour à tour. Fiers et souriants ils traversent la place du village du haut de leur noble monture.

 

Le soir de cette même journée, une rivière ornée de délicates fleurs blanches borde notre campement, en y pataugeant je déclare à Benoît riant aux éclats que ma baignoire est la plus merveilleuse du monde et que chaque jour sa beauté est autre que la veille ; ma baignoire est unique et éphémère. Tout est voué au changement et l’extase s’épanouit dans l’absence d’habitude.

 

Le lendemain se résume à d’incessants égarements jusqu’à ce que nous repérions au plus grand des hasards au beau milieu d’une forêt d’eucalyptus, les flèches du chemin de Compostelle. Le paysage prend du relief et la végétation se diversifie pas à pas, j’explose de joie en mesurant les libertés gagnées au plus profond de mon esprit. Je lisais justement « Immortelle randonnée » de Jean-Christophe Rufin qui mentionne l’idée que Compostelle finit toujours par nous attirer bien malgré nous. Bornée de mes convictions et tyrannisée par mon esprit de contradiction j’ai toujours réfuté les mouvements de masse, ainsi je me moquais avec dédain de ce que je nomme la « mode Compostelle ».

Aujourd’hui je ris aux éclats de m’être laissée apprivoisée par l’Esprit du chemin qui m’a si souvent secouru au milieu d’une nature inconnue où résident que les vaches et les brebis auxquelles je peine à demander mon chemin. Je décide donc de me rendre à Santiago envers et contre tout.

 

Mon cher pèlerin qui m’accompagne depuis trois mois sourit fièrement de sa victoire…et moi de la mienne : dire oui à tout au point de me laisser entrainer par la pensée commune me rebutait tant que j’avais pour réflexe de dire non, d’aller systématiquement contre. Aujourd’hui je sais que les deux comportements se valent, qu’ils sont d’une futilité exacerbante et qu’il suffit d’aller vers soi, de suivre son propre chemin à l’écoute de la vérité authentique qui sommeille en chacun de nous.

 

Lors d’un magnifique bivouac dans une ruine de maison au sommet d’une colline, je souffre le désarroi de me sentir impuissante face aux incommodités qu’engendre la charge sur le dos de Philibert. Voilà plusieurs jours que je m’acharne sur de multiples modifications mais après chaque solution apparaît un nouveau problème, de plus, avec la chaleur et la sueur les simples points d’appuis et zones de frottement deviennent des gonfles douloureuses.

J’opte donc pour le grand changement : je vais bâter Pequeño et seller Philou, sans pour autant monter dessus afin de lui infliger le moins de poids possible. Heureusement la selle ne touche pas les endroits blessés, ce qui permet de ne rien aggraver à la situation.

Pequeño apprend son nouveau métier avec un calme exemplaire mais sans prendre conscience de sa largueur, c’est pourquoi il ne songe pas à contourner les arbres et les poteaux et tente même de passer une minuscule porte alors que j’avais le dos tourné !

 

Pendant la traversée de Castelo Branco, une violente migraine me rend exécrable, je me surprends à répondre froidement tant aux curieux qu’aux forces de l’ordre. En effet, je me couche fiévreuse et sans appétit à la sortie de la ville.

 

Le lendemain nous décampons car nous nous étions installés de nuit au beau milieu d’un chemin. Cette marche nauséeuse met mon corps à l’épreuve : avec tous les canaux congestionnés je suis coupée de mes connexions sensitives au monde environnant. Bien que le chemin semble ravir Ben, pour ma part je ne suis plus apte à ressentir quoi que ce soit excepté les courbatures et le mal de crane. Inquiété par mon teint pâle et ma parole vacillante, Benoît décide de monter le campement au bord d’un ruisseau avant que les nuages gris ne nous tombent sur la tête. Je tiens malgré tout à m’occuper des chevaux avec des gestes très lents que m’impose cette faiblesse physique, avant de m’effondrer dans la tente. Nous restons là une journée et demi pour que le repos me guérisse, Benoît me prépare du thé imprégné de plein de bonnes intentions qu’il nomme potion magique et me fait la lecture à haute voix pour distraire mon impatience.

 

A Escalos do Baixo, nous sommes conviés avec entrain à la fête traditionnelle de la « San Luis » qui a lieu le lendemain. Nous n’hésitons pas à rester et en profitons pour trainer au restaurant avant d’explorer les recoins du village sans animaux.

Nous sommes réveillés au petit matin par l’explosion criarde des fusées et les cuivres de la banda. Ben sort la tête de la tente et m’annonce que les poneys (comme il les appelle) ont pris la fuite ! J’ignore par quel moyen Pequeño s’en est allé avec la corde au pied qui s’est détachée de l’arbre. S’ils ont détalé à vive allure effrayés par la fête ça ne m’étonnerais pas qu’ils broutent à présent à des kilomètres de là !

Pendant que Ben explore les environs, je cours alerter le village ; un homme m’embarque dans son 4x4 et nous partons à l’aventure sur les chemins cabossés avec Fennec dans la remorque les oreilles au vent. Cette chienne est définitivement une intrépide guerrière !

Mon sauveur examine silencieusement les traces sur le sol avant de reprendre le volant révélant avec sérieux une seule et même affirmation : « Nada ». Nous repassons près du bivouac où mon companero s’apprêtait à déjeuner puisqu’il revenait aussi bredouille que nous de ses recherches.

Sautant à l’arrière de la voiture il me glisse à l’oreille : « Quinta da Alegria, c’est au sud, demande-lui de nous y conduire » dans ma grande détermination j’ignore sa requête et continue d’inspecter le sol où cette fois-ci je reconnais distinctement les sabots du mulet puis du cheval.

De crottins frais en traces de pas, nous suivons enfin la bonne piste. Les voilà attachés aux oliviers d’un terrain privé avec un seau d’eau ; soulagée par ces retrouvailles, je dispense une accolade joyeuse au propriétaire ayant capturé les évadés ainsi qu’à notre super chauffeur.

Sur le portail du domaine il est inscrit « Quinta da Alegria »…

 

Je crois que jamais ma mémoire n’effacera cette fête de « San Luis », j’ignorais qu’il était possible d’ingérer une telle quantité de nourriture et que l’on pouvait apprécier la convivialité du moment qui consiste à pousser le vice jusqu’à l’écœurement le plus total. Après avoir été conviés à diverses tables, nous passons l’après-midi à refuser aimablement de continuer à alimenter un ventre déjà bien repu.

La présence de « touristes » français n’est pas passée inaperçue et tout le monde est ravi de nous accoster dans notre langue. Ceux qui n’osent se lancer dans de grandes conversations émettent un simple mais ravageur « faut manger hein ! » que nous encaissons tant bien que mal.

 

Nous enquêtons sur l’origine de cette fête traditionnelle et sur l’histoire de ce fameux Luis. Après avoir essuyé une série de « Ah bah Saint Louis c’est tous les ans à cette date-là, c’est la fête, on mange, on boit et tout est gratuit tu vois, c’est très sympa ! Ça vous plait ? » Nous parvenons à saisir une information selon laquelle il s’agirait de notre roi soleil ayant participé aux croisades qui repoussèrent les Moors hors du Portugal ; ce qui fait de lui un Saint pour le pays.

Ben et moi nous regardons incrédules : Louis XIV ne passait donc pas sa vie à se languir à Versailles ?

Comme quoi l’Histoire avec un grand H n’est pas moins ornée de croyances que les légendes et les contes de fée. Le passé n’est pour moi qu’un récit que l’on invente à sa guise car seul le Présent existe.

 

Bref, lorsque les anciens s’en vont digérer leur cochon, restent les plus jeunes et le fût de bière qui remplit nos verres à volonté. C’est avec un immense plaisir que nous retrouvons l’humour et les bavardages que nous connaissons si bien, ceux de la jeunesse à laquelle nous appartenons.

 

Notre retour tardif au bivouac avait inquiété Fennec qui partit à notre recherche dans la mauvaise direction puisque Benoît la retrouva morte de peur, se roulant à ses pieds au milieu du village alors que la fête se déroulait à l’écart dans la campagne.

 

Sur les berges du lac de Idanha a nova se prépare Le Boom festival où l’on cultive l’univers psychédélique et la musique transe. Après avoir longuement cherché l’entrée du site dans une immense étendue de collines sauvages, nous rencontrons les responsables de l’organisation. Ben remplit le formulaire pour postuler en tant que volontaire ou employé puis nous continuons notre escapade jusqu’à la ferme de Seppe, un allemand rencontré la veille au village.

Marta nous accueille très enjouée, elle nous fait découvrir le lieu, ce coin de paradis où déambulent librement dans 40 hectares chevaux et brebis, où l’on cultive l’essentiel pour répondre à nos besoins naturels ainsi qu’un art de vivre renouant avec les énergies et les éléments nous apparaît comme une évidence…

Notre voyage s’arrête sur cette merveilleuse terre, nous souhaitons aider ces gens qui avouent avoir besoin de mains supplémentaires.

Pendant notre baignade au lac, nous nageons en plein bonheur…jusqu’à ce que Sette soumette quelques complications : les chiens risqueraient d’effrayer les brebis qui ont l’habitude de revenir d’elles-mêmes et ses chevaux sont agressifs avec les inconnus.

Nos animaux que nous avons temporairement laissés à notre précédent bivouac en pleine nature ne sont visiblement pas les bienvenus. Cette désillusion me plonge dans une profonde tristesse le soir venu. Je suis embarrassée par la décision à prendre, objectant l’idée de déranger qui que ce soit, je décide de continuer ma route en proposant à Ben de rester à la ferme.

Ce choix douloureux me bouleverse et me malmène entre colère et tristesse mais il me semble être le plus cohérent, je me débarrasse donc de la selle et de la bagagerie car celle-ci menace également le dos de Philou.

 

Je trie l’intégralité de mes affaires pour n’emporter que le stricte nécessaire, je continuerai ainsi à pied, avec Pequeño bâté et Philou tout nu en compagnie de mes chiens.

Cette entreprise m’effraie autant qu’elle m’attire…

 

Romane

Publié le 23-05-2014