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Infos diverses

Le voyage de Romane, de l’Alsace au Portugal, Lettre n°41

du 19 mars au 1 avril 2014

-     Mercredi 19 mars

 

Je me lève aux aurores pour faire le grand tri dans nos affaires et décider de la nouvelle organisation de l'équipe. Tout va très vite car tout était déjà au point dans ma petite tête. Nous gardons le bât de Djamila que j'adapterais au dos du mulet mais je laisse ma selle chérie car je crains qu'elle ne soit trop étroite pour Pequeño.

Paulo arrive dans la matinée peu après le réveil de mon compagnon, je suis tant préoccupée par des soucis techniques et pratiques que je ne me prends pas le temps pour faire mes adieux à Djamila et Umaïna...mais je ne suis pas une grande adepte des formalités et une gratouille de plus ou de moins n'influera en rien l'amour que je leur porte.

Je saute de joie en retrouvant mon ami portugais qui me sert dans ses bras avec autant d'entrain. Nous discutons de toutes ces histoires jusqu'au moment ultime : il est temps d'embarquer les juments dans le camion pour retourner à Campo Maior. J'essaie d'inviter calmement ma pouliche à y mettre les pieds mais chaque pas en avant est suivit de deux en arrière et je vois bien que Paulo et son ami finiront par s'impatienter... alors j'opte pour la technique qui me rebute : la corde derrière la croupe pour l'y contraindre. Les deux juments sont chargées ainsi de force et dans un stresse qui m'est insupportable.

Drôle de fin pour l'éloge de la bohème. Le départ agité de mes fidèles compagnes n'a rien de la fin héroïque d'une grande aventure. Mon cœur est blessé mais pas ma raison : j'ai une chance infinie de pouvoir compter sur Paulo et de pouvoir ainsi arranger une situation qui devenait insoutenable. Et je suis certaine qu'elles m'oublieront bien vite, libres dans de grandes prairies avec des copains à crinière... je me réjouis à l'idée qu'elles en profitent paisiblement pendant 5 mois. Je me retourne vers les membres restant de la caravane : à nous de jouer maintenant !

Nous faisons quelques courses à Alcaçovas. Déjà je me sens soulagée de pouvoir garer ma deux-chevaux avec bien moins d'encombre ! Il nous faut longer la route car tous les chemins sont fermés par des clôtures. Benoît savoure sa tranquillité à n'avoir que Dalù à sa charge et moi donc. L'équipe est bien plus équilibrée ainsi.

Nous marquons une petite pause au bord d'une rivière pour s'y baigner. Parfois la vie ressemble à un conte de fée... Pequeño ne cesse de pleurer ses amantes disparues. Sa grande détresse fatigue nos oreilles plus qu'elle ne nous atteint. Dalù n'a pas une morphologie de voyageur et ses grosses pattounes sont déjà trop usées par le goudron.

 

 

-     Jeudi 20 mars

 

Encore la route, il y a peu de circulation mais il y a peu de légères rêvasseries également. La marche dans ces conditions devient une corvée plus qu'un divertissement. Je n'ai que peu de scrupules à me laisser porter par ce grand cheval aux muscles puissants des heures durant... 

A Montemore (ville peuplée de gobelins) une bière s'impose sinon les nerfs vont craquer. Les curieux s'intéressent et les timides ont les yeux qui brillent.

Un homme m'offre un licol (rose) en affirmant que le licol de corde de Philibert n'est pas convenable. Je le remercie vivement mais j'ai plutôt l'intention de le mettre sur Pequeño car le sien est en très mauvaise état. Une femme bavarde avec Benoît et toute enthousiasmée, lui offre une petite pochette d'un tissu traditionnel dont la taille convient parfaitement pour y glisser son paquet de tabac.

Ça apporte beaucoup de douceur les petits cadeaux de parcours... Nous nous installons à la sortie de la ville, plus ou moins à l'abri des regards, sur un terrain qui ne semble pas entretenu.

Une voiture vient jusqu'à nous et deux hommes aux visages crispés s'avancent. Eh merde, on va devoir décamper… à peine ils aperçoivent nos petites bouilles avenantes qu'ils s'écrient (nous n'avons pas encore prononcé un mot) : "Ah excusez nous, nous avions pensé que c'était des gitans, mais en réalité il n'y a aucun problème, ne vous dérangez pas !" Incroyable.

Nous nous approchons tout de même pour les saluer. Ils affichent un large sourire et lorsque la voisine sort la tête de sa fenêtre ils lui crient "Ils sont français, ce ne sont pas des gitans ! Des français !" Bon j'avoue je suis plutôt rassurée que notre identité arrange d'elle-même nos rapports aux autochtones... mais ce conflit entre tziganes et portugais me peine. Face à eux je me sens comme fière de ne pas être tzigane et en me comportant ainsi je les rejette malgré-moi. C'est désolant. Nous confions le bivouac à nos féroces chiens de garde le temps d'un verre de porto en tête-à-tête.

 

 

-     Vendredi 21 mars

 

Cette route-là est bien plus fréquentée et le bruit des véhicules nous frôlant fait de mon cerveau une ignoble compote. D'un commun accord nous nous engageons sur le premier chemin qui s'offre à notre droite, peu importe les conseils des papis persuadés qu'il n'y a aucun moyen de passer. Nous nous enfonçons dans les pâturages et l'air redevient respirable. Les sourcils se défroncent et les lèvres se détendent. Ce chemin nous entraine droit dans la bonne direction.

Lorsque nos estomacs commencent à crier famine, un lac apparait; épris de sérénité et scintillant de lumière "je ne serai pas étonné que ce lac n'existe pas sur ta carte, et qu'il disparaîtra dès que nous lui tournerons le dos..." murmure Benoît.

Le bouillonnement infernal de mes pensées laisse à nouveau place au silence et l'envie me prend de m'adonner à des jeux de chiens... Je ne peux m'empêcher de rire aux éclats chaque fois que je regarde mon fier cheval blanc à l'épaisse crinière devenu accessoire Barbie avec son licol rose ! On fait dans le thème des princesses...d'autant plus que je me plais à jouer ce rôle...hihihi !

Extase au bivouac, l'endroit est sauvage, les propriétaires qui passaient par là nous ont donné leur autorisation et l'herbe semble délicieuse. Benoît prépare un large et beau feu pendant que je me roule gaiement dans l'herbe en expérimentant toute sorte d'acrobaties. Les chiens se joignent à la partie et m'entrainent dans leur fol amusement. Puis un arbre m'accueille, laissant le vent me caresser tendrement la joue d'entre ses branches.

Soudain les chiens troublent mon état et ravivent ma colère en coursant sans raison le mulet que je n'avais volontairement pas attaché. Ces idiots sèment la pagaille dans toute la forêt jusqu'à ce que nous parvenions à les attraper pour les punir. Philou revient vers son partenaire emprunt à la panique puis le calme refait surface.

A peine la première cuillère de riz frôle nos bouches que des gouttes de pluie sonnent l'alarme. Une fois tout bâché et rangé nous finiront le repas dans la tente... Mais puisque le Portugal est magique, demain nous nous réveillerons avec le soleil ! 

 

 

-     Samedi 22 mars

 

Le ciel ne mentait pas, les nuages se sont vidés pendant notre sommeil puis se sont aimablement retirés. Les chemins continuent de nous entrainer dans la bonne direction sans le moindre portail cadenassé.

En pleine après-midi un berger s'avance vers nous d'un air méfiant et contrarié :"ah, bon dia ! Vous n'êtes pas des gitans ! D’où venez-vous et que faites-vous ici ?"

Quelques centaines de mètres plus loin le chemin est coupé par une ligne de chemin de fer et ne continue pas de l'autre côté. Le berger insiste pour que nous restions avec lui jusqu'à demain matin, ce qui nous laisse le temps de réfléchir à un changement d'itinéraire. Les chevaux côtoient de près le troupeau de moutons et nous sommes invités à la table de sa charmante cabane bien fonctionnelle. Il y vit seul une bonne partie de l'année et semble apprécier son petit cocon aménagé en toute simplicité.

De la viande, de la viande et même... du gras de cochon !! C'est blanc et compact, c'est la tradition d'ici. Bon Romane, quand on te proposera des yeux de moutons en Asie centrale tu ne pourras refuser alors savoure-le ton gras de cochon !

Il fait chauffer de l'eau dans de grandes marmites sur le feu pour que nous prenions une douche chaude. Il s'agit d'un système ingénieux (et trop mignon) suspendu à un arbre, doté d'un vrai pommeau de douche ! Formidable salle de bain naturelle. Notre hôte ordonne à Benoît de démonter la tente car il est persuadé que nous n'allons pas survivre à la nuit froide. Il pousse tout ce qu'il peut dans son intérieur étroit pour que nous installions nos matelas sur le sol de sa cabane.

Il devient de plus en plus aisé de tenir une conversation en portugais mais nos lacunes sont encore immenses! Plus les heures passent plus nos verres se remplissent de vin. Puis vient le tour des liqueurs et du whisky. Nous ne refusons pas car c'est l'univers de Cassa ko et nous sommes là pour le découvrir. En revanche, plus l'alcool coule plus notre sympathique berger solitaire manifeste ses intentions déplacées en ma faveur. Je n'ai pas peur car je sais comment me comporter dans ces situations pour qu'il n'y ait ni ambiguïté ni conflit mais je trouve la présence de Benoît tout de même très TRES réconfortante. Nous passons une nuit délirante où la réalité se mêle aux rêves et inversement, nous avons bien trop bu.

 

 

-     Dimanche 23 mars

 

Il nous faut faire un monstrueux détour pour traverser la ligne de chemin de fer. Dure matinée pour envisager les 35km qui nous attendent... Il n'empêche que nous marchons d'un bon pas et que nos conversations imprégnées d'ésotérisme entrainent notre esprit dans d'autres dimensions, rendant nos jambes plus légères.

Nous distrayons les derniers kilomètres de route avec notre série audio préférée, les enceintes accrochées sur le devant de la selle de Pequeño... Puis nous arrivons enfin à la Quinta da saudade, l'élevage de chevaux lusitaniens de Fabienne et Philippe Bailly, amis belges de l'association des Cavaliers Au Long Cours.

Il était temps, le corps réclamait son repos. Fabienne nous emmène au restaurant où nous conversons essentiellement à propos des canassons, pendant que Benoît savoure à pleine bouchée ses frites.

A haut niveau de finesse le dressage classique rejoint les préceptes de l'équitation éthologique, ce qui me réconcilie partiellement avec les méthodes traditionnelles.

Les chevaux sont au paddock, les chiens au chenil, et nous dans un appartement ! Une baignoire, un grand lit... le luxe ! 

J’entends par la fenêtre les hurlements de Fennec et Hari qui me déchirent le cœur. La famille est toute séparée ! Mais j'avoue qu'un peu de tranquillité ce n'est pas de refus.

 

 

-     Lundi 24 mars

 

Réveillés par le plus doux des réveils : un message de Fabienne annonçant que le petit-déjeuner nous attend dans la cuisine... Graissage des cuirs, grand nettoyage et petits arrangements.

Nous rencontrons Madeleine, leur fille qui travaille également à l'élevage, Fabio et Fernando qui montent et s'occupent des chevaux. En fin d'après-midi, Madeleine et Fabienne nous déposent à Montijo pour que nous prenions un bateau jusqu'à LISBOA !!! Petit séjour à la capitale pour s'y détendre et découvrir. Benoît connaissait déjà et apprécie beaucoup cette ville, du coup je me laisse volontiers tenter mes envies de festivités... Nous y rejoignons une amie qui voyage en voilier et fait escale actuellement à Lisbonne.

 

 

-     Mercredi 26 mars

 

Ce fut fêtes, rencontres sympas dans une auberge conviviale, découverte des petites ruelles pavées et de ses innombrables cafés... Cependant, je m'en retourne à Canha car la ville je l'aime comme le chocolat : je saute de joie quand on m'en propose mais lorsque je me gave de gâteaux bien trop fondants j'en fini écœurée... Et j'ai tout de même des scrupules à laisser mes toutous enfermés, je leur ai acheté du produit antiparasitaire qu'il me tarde de leur appliquer. Benoît quant à lui rallonge son séjour citadin et me rejoindra plus tard.

Je retrouve Fabienne et Philippe qui revient de Belgique à l'aéroport. Mes chiens sont devenus barjos et mes herbivores me saluent de leur timide hennissement. Nous sortons à nouveau au restaurant, nous avons beaucoup de choses à partager avec Philippe car il se prépare à partir avec un cheval et un mulet. Première soirée seule depuis une éternité... je me prélasse tristement dans mon bain mais la musique et les bouquins sont là pour me tenir compagnie !

 

 

-     Lundi 31 mars

 

Ce fut 4 jours à vivre au rythme de la Quinta, à monter un beau lusitanien au grand galop dans les prairies, à écouter les cours de Fabienne, à sympathiser avec toute la famille, à parler astuces avec Philippe, à travailler Philou et Pequeño en liberté dans le rond de longe, à adapter mon bât pour le dos du mulet, coudre des chaussons pour Dalù, et retrouver le plaisir de ma solitude, le soir dans ce petit recoin que l'on appelle "chez toi"... un "chez moi", pourquoi pas, j'apprécie, je me repose, m'enlise dans le connu et dors énormément...

Ce matin leur amie véto vient m'apporter les injections antiparasitaires pour les 4 chevaux, le vaccin d'Hari et un sédatif qui je lui avais demandé. Elle est lumineuse, pleine humour tout en étant appliquée dans son travail. Elle propose de m'apprendre à faire les injections intraveineuses. En général je ne suis pas très à l'aise avec les seringues mais elle est si enjouée qu'elle me rassure. Je fais donc l'expérience sur Pequeño qui ne bronche pas. Les mains pleines de sang je m'en retourne ravie de ce nouveau savoir-faire.

En fin d'après-midi, je selle Pequeño, adapte un mor pour Philibert et entraine les 3 chiens jusqu'au village pour récupérer mon compagnon qui arrive en bus. Il pleut à verse mais l'idée m'amuse !

Nous filons au galop sur les chemins de sable puis patientons devant l'arrêt de bus. Dalù a fait beaucoup de progrès, il m'obéit même quand je suis en selle et ne s'éloigne plus. Nous attendons en vain et la pluie commence à déprimer la troupe. Benoît ne répond pas au téléphone...

Des gitans s'approchent, malheureusement je ne suis plus d'humeur à rire de leur marchandage. Ils insistent pour troquer le mulet, insistent tant que je prends une rue au hasard en leur jetant un "Deja me!".

Je me décide d'acheter des croquettes puis de m'en retourner à l'élevage, bredouille. Mais lorsque je sors de la boutique, il est là! Epique retour sous la pluie, Benoît sur Pequeño fait ses premières expériences aux allures. Joyeuses retrouvailles !

 

 

-     Mardi 1er avril

 

Nous nous réveillons peu après midi, la quinta est déserte mais il nous reste quelques provisions. Journée rangement et organisation pour reprendre la route demain matin.

 

 

 

Romane

Publié le 08-04-2014